clarté

« Et quelle importance à mes yeux si je me transformais en un arbre vivant, donnant des feuilles, des fleurs, et portant des fruits ?
Je suis reconnaissant pour ce que je suis et pour ce que j‘ai.
Mon action de grâce est perpétuelle.
Je ne cesse d’être surpris en constatant à quel point on peut se satisfaire de petits riens – la simple sensation d’exister.
Je suis prêt à essayer ça pour les 1000 prochaines années, et à aller au bout de cette expérience.
Comme il est doux de songer à cela !
[…]
Mon souffle m’est doux.
Ô comme je ris en pensant à mes richesses infinies.
Aucune ruée dans ma banque ne parviendrait à les dilapider – car ma richesse n’est pas possession mais plaisir. »

Henry David Thoreau (1817-1862).

14 novembre 2017

Zaya se lève avec les premières lueurs du soleil et plonge quelques buches dans le poêle.
Je me réveille, lui fais une tendre étreinte avant d’aller ramasser de la neige pour préparer le thé du matin.
Dehors, la mystérieuse taïga est plongée dans un profond sommeil.
Je remplis le sac de neige fraîche tout en restant émerveillé par la douceur de l’hiver.
Les femmes dans la Mongolie nomade sont toujours les premières à se réveiller et souvent les dernières à se coucher.
Gardiennes du temps et du feu sacré, leur dévouement permet à tout le monde de pouvoir trouver sa place au sein de la communauté.

Au campement d’hiver, les hommes se font rare.
Fusil à l’épaule, la majorité d’entre eux sont partis pour la chasse : Elan, ours, rennes sauvages,carcajous, lapins et divers autres gibiers constituent le garde-manger des Tsataans.
Ils sont chassés avec le plus grand respect qui est dû à leur rang d’esprit gardien.
Avant cela, plusieurs rituels sont célébrés par les chamanes pour remercier la Forêt, notre Mère nourricière, celle qui apporte tout ce dont nous avons besoin.
Des offrandes par dizaine laissées par les chasseurs jonchent la taïga et pointent vers la direction où les traces des animaux mènent.
Le temps est mis en suspens pour les mois à venir mais les trappeurs voient avec le cœur les battements de vie qui cohabitent dans leur univers.

J’éprouve un grand respect envers ces hommes mais surtout pour ces femmes.
A leur côté je suis comme un grizzli dressé sur ses pattes arrières.
Nul crainte, nul doute, nul hésitation ne peuvent entraver le cœur d’un homme qui respecte et qui est soutenu par une femme.
Loin des inégalités et des incohérences de notre société, chaque être vit dans l’harmonie cosmique, fait sa part et bien sûr, je dois aussi faire la mienne.
Je suis de garde pour les jours à venir, c’est à dire : je dois couper du bois pour toutes les femmes qui attendent le retour de leur mari et les aider avec les charges lourdes.
Je n’ai pas encore acquis tous les rudiments de la vie de nomade.
Couper du bois est l’une des choses que je ne fais que très rarement.
Maladroitement et entrainé par le rire des femmes (que je ne veux pas décevoir), j’essaie de faire autre chose que de bloquer la lame émoussée de la hache dans le tronc.
Elles se succèdent une à une pour me montrer les bases de la vie en autarcie.
« Tu dois couper ici tu vois ? Un grand coup net et fort. »
Tsegtseg la chamane me touche le front et me dit :« pense avec ton corps, pas avec ta tête. »
Essoufflé, je marque une pause avant de comprendre que je m’épuise vainement.
Après quelques essais me voilà lancer, de tipi en tipi, de tasse de lait en tasse de thé, à couper (correctement) assez de bois pour que chaque chaumière puisse rester animée pour la semaine à venir.
Pour me remercier, Zaya me prépare du tatsan makh (viande hachée) de baavgei (ours) accompagné de louvan (carottes), toms (patates) et un peu de byaslag (fromage).
Hautement sacré, chasser l’ours requière énormément de cérémonie et d’offrandes aux esprits.
Sa viande grasse et abondante est très riche en protéines, elle nourrit le clan pendant plusieurs semaines et m’apporte les qualités nutritives que mon corps réclame après tant d’effort.
Il est 21h, nous nous rassemblons petit à petit dans la maison de Ghambat (le chef des Tsataans) et je me laisse aller à essayer de comprendre les histoires qui se racontent autour de quelques gorgés de la somptueuse vodka chinggis que j’ai ramené pour tout le monde.
Chacun me remercie de l’aide apportée et me souhaite bonne nuit : « Saikhan amrara »

Comments are closed.

error: Content is protected!