El Salado

« Ces gens ne savent rien de nous mais il nous semble les connaître depuis toujours.
Ils n’ont rien, mais ils n’ont pas perdu l’essentiel.
Une sorte de plus petit dénominateur commun de bonté et d’humanité que nous avons aussi, mais enfui parfois sous des couches d’orgueil, de puissance, de faux-semblants, d’égoïsme matérialisé et centripète… Parfois non.
Mais une chose est sûre: la pauvreté décape et dénude.
La bonne couche est à fleur de peau. »

Sonia et Alexandre Poussin.

30 janvier 2014

Lida :
En quittant les hauteurs de El Copé, nous faisons connaissance avec Karl, un canadien d’une trentaine d’années, qui nous dépose à Rio Grande afin que nous puissions prendre notre bus.
Dans ce dernier, nous faisons une jolie rencontre avec un couple d’amis toulousains, Laurence et Thierry.
Elle, un bout de femme très énergique, lui, un peu plus réservé.
Grâce à leur compagnie, le trajet se déroule très vite.
Nous nous disons au revoir à Chitre.

Bya Dunia:
Notre bus quitte le terminal et file plein gaz vers Aguadulce.
Les vitres sont ouvertes et l’air chaud caresse mes pensées déjà bien belles, mon regard est comme toujours, perdu dans la beauté du monde.
Nous arrivons et sans perdre de temps, nous demandons le chemin pour se rendre à la plage.
Le paysage est désolé, les rues vides et tristes.

Lida :
Malgré la tristesse que je ressens sur le chemin que nous longeons, je ressens un nuage mélancolique au charme inexplicable, planant au dessus de ce village.
Les maisons vides s’alignent.
Je les observe une à une et aperçois à travers ce vide des familles qui ont laissé leurs bouts de vécus à ces endroits désormais inhabités.
Un sentiment étrange. Je me demande qu’elle en est la raison de toutes ces jolies demeures abandonnées.
Tantôt une balle trainant au sol, tantôt une poupée oubliée dans le jardin, tantôt les rideaux aux fenêtres laissant apparaître des pièces sans vie.
Un lieu suspendu dans le temps qui réveille en moi la curiosité et une pointe de chagrin.

Bya Dunia:
Nous marchons tout droit.
Le soleil commence à embraser le ciel et nous murmure qu’il ne pourra bientôt plus éclairer notre route.
Un homme nous accoste devant une superette encore et toujours tenue par des chinois.
-Vous allez où ?
-A la plage.
-Combien de kilomètres nous reste-t-il à parcourir ?
Une heure de marche peut-être, nous dit-il, pas très certain.
-L’arrêt de bus est là-bas, vous voyez ?
Suivez-moi, je vous y conduis !
Nous marchons, tout en échangeant quelques mots sympathiques avec notre nouvel ami.
Une Chrysler Voyager marque l’arrêt à côté de nous.
-Vous allez à la plage ?
Maman Dalida nous offre le lift.
Sa fille nous aide à ouvrir le coffre pour pouvoir installer nos sacs.
Nous roulons, maman nous fait la causette.
Elle est tellement douce que je n’ai qu’une envie, la prendre dans mes bras.
Les minutes filent et nous nous apercevons que si l’on avait marché, on en aurait eu pour au moins 4 heures de marche.
Nous entrons dans le village de pêcheur de El Salado.
Nos yeux brillent, nos cœurs palpitent comme lors d’un premier coup de foudre.
Cette vie tellement simple et harmonieuse me fascine toujours autant et me renvoie aux doux souvenirs des pêcheurs turcs.

Lida :
Nous explorons les lieux de ce petit village paisible où la nuit commence à tomber.
Nous devons nous dépêcher pour trouver un endroit où installer la tente avant de se faire attaquer par l’armée de moustiques qui se font déjà entendre.
Un moment d’inquiétude s’installe.
Pas d’endroit potentiellement abordable à l’horizon.
Tout à coup, un bout de terre se dessine devant nous.
Quelques personnes aux rires éclatants assises pas loin de là nous interpellent.
Nous nous approchons d’eux pour demander si l’on peut camper sur leur terrain.
Sans même nous laisser parler, ils devinent nos besoins et nous font de grands signes des mains pour nous accueillir et nous font comprendre que nous sommes les bienvenus.
Je suis étonnée d’un accueil aussi spontané et chaleureux.
Une petite construction inachevée prête à confusion.
Je me demande si ces gens habitent ici, les conditions sont très primitives pour ne pas dire précaires.
Coup de bol, le restaurant du village se retrouve juste en face de notre campement.
Je pousse un cri de joie ! Un accès d’eau ! Une douche improvisée ! Ce genre de moment qui devient précieux pendant le voyage !

Bya Dunia:
Le jour se lève. Je sors de la tente et salue joyeusement la petite famille qui commence tranquillement sa journée « farniente » dans le hamac.
Maman Julieka et sa fille Sulema me répondent directement avec un air un peu indifférent comme si nous partagions la parcelle depuis toujours.
Je n’en attendais pas moins!
Je m’approche d’eux et les salue chaleureusement.
Peskado frito ? (Poisson frit ?) me demande maman.
-Me gusta ! (j’aime !)
Je regagne la tente et croise un homme qui me fait sentir une poignée d’herbe qui sent le citron. L’odeur est exquise!!
Il continue son chemin et l’arôme me reste en tête.

Lida :
Au réveil, le soleil tape déjà comme si nous étions à l’heure de midi.
J’ai besoin de me rafraîchir et décide de trouver une douche.
Mes recherches ne durent pas bien longtemps car notre famille d’accueil me dirige directement vers leurs voisins d’en face.
Un couple âgé aux visages marqués par le temps m’oriente vers le point d’eau de leur jardin.
Une bassine remplie à ras bord, une clôture en taule qui sert d’isolement et de l’herbe à mes pieds.
Cela change de mon confort quotidien, chez moi, à Bruxelles.
Le petit vieux me fait m’asseoir pour que je puisse m’essuyer et m’apporte une planche en bois pour y poser mes pieds pour ne pas les salir dans la boue.
Son attention me touche….

Bya Dunia:
Lida revient vers moi et nous commençons à discuter.
Maman et Sulema viennent vers nous les mains pleines de bonnes choses.
Du poisson grillé accompagné de yuca et deux infusions citronnées aux herbes cueillies plus tôt.
Nous mangeons avec un plaisir inégalé.
Sulema m’offre ensuite un petit pot de ceviche, des fruits de mer frais cuisant dans du citron et du vinaigre avec de petits morceaux d’oignons.
Je finis de ranger la tente, enfile mon tee-shirt et déguste curieusement cette spécialité locale.
Nous partons nous promener dans le village.
Partout autour de nous des peintures à l’effigie de la vierge Marie protègent les habitants et veillent sur les pêcheurs qui partent en mer.
Je me sens bien…

Lida :
En dégustant ce magnifique plat, je réalise une fois de plus à quel point la pauvreté rend les gens serviables.
Accueillis avec le sourire, la bonne humeur et un naturel inégalé, nous leur disions merci.
Merci d’être ce que vous êtes, sans même vous en rendre compte.
En leur proposant de laver la vaisselle, ils refusent mon aide.
Je papote un peu avec la famille et aperçois un petit garçon aux cheveux teints en blonds.
Sa maman, le tenant sur ses genoux, a les cheveux aussi blonds que lui, aux racines noires, qui la trahissent à coup sûre.
En les observant, Mama me dit, en réponse à mon air interrogatif et en passant ses mains dans les cheveux du petit: « American Dream, American Dream » !!
Après de précieux moments de partage avec la ribambelle d’enfants de ce petit monde à part et des pêcheurs qui nous font découvrir avec fierté leurs exploits de la journée, nous quittons cet endroit, ressourcés et légers.
Prêts pour de nouvelles aventures.

Leave A Comment

error: Content is protected !!