Visa, vous avez dit visa?!

« Je voulais vivre intensément et sucer la moelle de la vie. Et ne pas, quand je viendrai à mourir, découvrir que je n’aurai pas vécu. »

Henry David Thoreau.

02 Novembre 2011.

Le train ralentit, il est 19h30.
Les agents des douanes investissent le wagon. Tiens, on quitte le territoire ?
Personne ne parle une langue que je puisse comprendre.
Mon passeport est glissé sur un écran qui doit confirmer mon identité.
J’essaie de faire comprendre au militaire que mon visa ne couvre qu’une entrée.
Si je quitte le pays je ne pourrais pas revenir et pire encore, je n’ai pas de visa pour le pays voisin.
Il regarde mon passeport et me fait comprendre que tout ira bien.
Je n’ai plus le choix, on verra bien, le check-out est déjà tamponné sur mon visa du Kazakhstan.

Je stresse de plus en plus.
Les femmes ressentent mon angoisse et tentent de me rassurer en m’offrant de la nourriture.
Pendant que je mange, je pèse le pour et le contre; Bon, alors l’officier kazakhs a vu que je n’ai plus de visa pour la Russie.
S’il m’a laissé continuer, c’est qu’il n’y a pas de souci?
Bordel, pourquoi le train doit quitter le Kazakhstan, en passant par la Russie, pour aller à Astana.
Et si les Russes ne me laissent pas entrer ?!
Les freins sifflent de toute leur force. Le wagon s’immobilise.
Un officier accompagné d’un berger allemand fait le tour des passagers et vient emporter mon passeport.
Les voyageurs s’inquiètent de mon sort.
Les militaires discutent dans tous les sens pour savoir quoi faire.
J’ai finalement compris que c’était mal barré, il me faut un visa.
Mon cœur bat comme si je tombais d’une falaise.
Après plusieurs minutes de discussion, on me fait comprendre que je dois quitter le train et vite.
Pas un sourire, pas une émotion sur les visages des douaniers.
Je transpire de partout.
Les femmes présentes dans le wagon essaient de plaider ma cause.
Rien.
Je me doute bien que les militaires doivent appliquer le règlement à la lettre au risque de peut-être laisser entrer quelqu’un de dangereux sur le territoire.
Je sors escorté par trois soldats.
Il fait noir, humide et le brouillard rend tout plus atroce.
Dépêche toi ! Avaient-ils l’air de dire.
Pendant quelques secondes je maudis leur visage qui ne dévoile la moindre émotion ou compassion qui pourrait me rassurer.

On me met dans une cellule le temps de pouvoir confirmer mon identité.
Un agent vient à ma rencontre et me pose des milliers de questions dans leur langue aussi dure que sévère.
Il ne me laisse pas le temps de répondre qu’il enchaîne sur d’autres.
L’angoisse se lit dans mes yeux, il veut me déstabiliser.
Je ne sais plus quoi dire, il ne me comprend pas.
-Je pensais que le train restait au Kazakhstan, je ne me doutais pas qu’il allait quitter le pays pour y revenir ensuite.
Finalement ils comprennent que je ne suis qu’un voyageur égaré.
On me remet en cellule le temps de trouver un interprète.
On m’offre de l’eau, à manger.
Les militaires affluent dans la petite cellule qui doit faire 3 m ² .
Une ampoule éclaire difficilement la pièce, dévoilant les stigmates laissés sur les murs par d’autres personnes qui ont du rester là un petit bout de temps.
Un soldat vêtu d’un ouchanka, aussi appelé chapka (chapeau d’hiver russe) connaît bien la Belgique.
Il me parle d’Anvers, de Gand, du Manneken Pis.
Je le comprends à peine mais je me concentre sur les mots que je connais en russe.
Ils me regardent comme si j’étais tombé du ciel.
-Papa Belgie ? Mama Africa ?
-Da da da !
Ils restent dubitatifs, comme des enfants qui découvrent qu’en mélangeant du bleu et du jaune on pouvait obtenir du vert.
Je me mets à sourire quand je vois leur dubionovka (chapeau militaire Russe) qui semble grossir leur tête comme un ballon.
La pression est retombée et je me sens d’un coup plus à l’aise…
Nous rions autour de la barrière linguistique.
Ils profitent de la présence d’un étranger qui vient d’ailleurs pour savoir comment est le monde de l’autre côté. Là-bas tout à l’ouest.
Même si ils ne me comprennent pas, le fait de parler une langue étrangère les fascine.
Je me sens frustré, je ne sais rien leur dire, mon vocabulaire est tellement pauvre.

Un officier fait apparition et me donne un cellulaire, il est 23h.
On a réveillé quelqu’un à Moscou pour me donner les instructions des prochaines heures.
-Les agents vont vous renvoyer au Kazakhstan.
-Vous ne pouvez pas me laisser reprendre un train jusqu’à Astana ?
-C’est impossible, le train doit encore s’arrêter à plusieurs arrêts et le protocole doit être scrupuleusement respecté.
-Oui, mais je n’ai plus de visa pour revenir au Kazakhstan!
-Le commandant à téléphoné au poste frontière kazakh, l’officier qui vous a laissé passer vous attend pour vous relancer votre visa.
Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien.
On m’emmène à la caserne où l’on me propose de dormir le temps que le prochain train arrive.
Je roupille l’esprit léger entouré de soldats qui attendent leur tour de garde.
A 4 heures du matin, des officiers sont passés régulièrement voir si je n’avais pas foutu le camp.
Les militaires m’aident à me faire rembourser l’entièreté du ticket de train et me font repartir sans rien payer.
J’ai l’impression d’être un diplomate qui est escorté par son service de sécurité.
Un soldat m’emmène devant le bon wagon et s’en va ensuite crier sur le chef de wagon pour qu’il n’essaie pas de me raquetter de l’argent pour le trajet retour.
Le train repart, le provodnik (chef de wagon) est contrarié d’avoir un passager en trop.
Il essaie de me raquetter un peu d’argent mais je m’étais préparé à cette éventualité.
La frontière est en vue et l’officier qui m’avait laissé passer au Kazakhstan n’a pas dormi depuis que les Russes l’on appelé.
Il vient à ma rencontre le front rempli d’inquiétude.
Mon visa est réactivé et l’officier me dit qu’ils ne pourront rien faire si par mégarde je quitte le territoire une seconde fois.

De retour à Ulrask.

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